Interview d’Henri Botte, comédien dans NAZ

Henri Botte est devenu comédien par la force des choses, il n’est pas tombé dedans quand il était petit. Mais il sait pourquoi il fait ce métier et comment il veut le faire. Il est originaire de Lille, et vous le pouvez le voir jouer, sur notre territoire, à l’affiche de pièces fortes qui interrogent les « marges » de la société et marquent à jamais un spectateur :

  • « Naz », Texte : Ricard Montserrat, Mise en scène : Christophe Moyer (Cie Sens ascensionnels)
  • « Rachid », Texte et mise en scène : Gerard Sabbe et Christophe Moyer (Cie Sens ascensionnels)
  • « Risk », Texte : John Retallack, mise en scène Eva Vallejo et Bruno Soulier, compagnie Interlude T.O.
  • « Terreur Torero », Texte : Ricardo Montserrat, adaptation libre d’après le roman « Tengo miedo torero » de Pedro Lemebel, mise en scène Esther Mollo, Théâtre Diagonale.
  • « L’homme qui… », Texte : Peter Brook d’après l’ouvrage du neuro-psychologue Oliver Sacks « L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau », Mise en scène : François Godart (Compagnie Anyone Else But You).

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Je l’ai rencontré à l’occasion d’une représentation de « NAZ »au lycée Pasteur pour les classes de seconde et de première, le 13 mars dernier.

Cette pièce n’a laissé personne indifférent: les profs ont été séduits par la force du texte et du propos (Ricardo Montserrat), et les élèves ont été saisis par le jeu de l’acteur qui leur lançait régulièrement des questions et secoués voire impressionnés par les scènes les plus physiques…

Enfin, tous ont été reconnaissants envers le metteur en scène (Christophe Moyer) pour avoir mis des mots sur les émotions qui animaient le public juste après la représentation, et pour avoir expliqué sa mise en scène et décrypté cet objet artistique qu’il a façonné.

Car c’est un objet artistique qui ne donne pas de réponse, ou plutôt qui donne toutes les réponses qu’on peut y chercher. Il a ainsi permis ce recul nécessaire sur une pièce où il est difficile de séparer le texte du personnage qui le prononce, dont le rythme est très soutenu, les médias variés, la propagande insidieuse… Les élèves ont bien remarqué la violence de certains propos, et pourtant ils ont reconnu que la pièce exerçait sur eux une certaine séduction…

Quel est ton parcours ?

J’ai commencé le théâtre sur le tard, à l’âge de 23 ans. J’y suis venu par le théâtre amateur, mon ex-beau père m’a littéralement forcé à entrer dans sa troupe de théâtre. Sinon, rien ne m’y destinait, je suis de formation scientifique. Le passage d’amateur à professionnel s’est fait au fil de rencontres, j’étais informaticien avant de tout lâcher pour devenir comédien.

Quelles ont été les rencontres décisives?

Un prof du conservatoire de Lille dont je suivais le cours privé qui un jour m’a dit: « Inscris-toi au concours du conservatoire! ». Et je l’ai tenté l’année d’après, et je l’ai eu… Après des rencontres, il y en a beaucoup d’autres : avec des amis déjà comédiens, et au début avec Alexandre Carrière, qui m’a presque fait « don » d’une pièce avec laquelle il ne pouvait plus tourner… Ça s’appelle Rachid, c’est sur la toxicomanie.

Comment fais-tu tes choix? Je remarque que tu choisis surtout les marges surtout : la folie avec « L’homme qui … », les extrêmes et l’addiction avec celle-ci.

Ce n’est pas intellectuel, je joue d’abord ce qui me touche en tant qu’être humain. Après en tant que comédien, j’aime explorer, par exemple dans « Terreur Torrero », je joue un travesti, mais pas un travesti de carnaval, une vraie femme, et j’ai aimé explorer cet univers également.

Est-ce que par exemple le travail de Michel Foucault en philosophie sur les marges (prison, folie, enfermement) t’intéresse?

Ça me parle, après aller physiquement en prison, je ne sais pas si tu y es déjà allé, mais c’est éprouvant. J’ai joué plusieurs fois en prison et c’est toujours un moment intense et perturbant.

Comment fais-tu pour prendre de la distance lorsque tu joues des passages difficiles?

Le rôle du comédien, c’est d’être un passeur, mon métier n’est pas de ressentir mais de faire ressentir. Pour l’anecdote, une fois j’ai joué un truc au Conservatoire et je me sentais complètement dedans et je pensais être dans le vrai, et pourtant le prof m’a dit : « Mais qu’est-ce que tu as foutu, tu étais complètement à côté! » Le rôle du comédien, c’est aussi d’avoir en permanence une petite caméra braquée sur lui, lui permettant de se mettre à distance de ce qu’il joue.

Ce qui semble faire ta singularité, c’est peut-être que tu as commencé plus tard et que tu viens de l’amateur, on a cette impression quand on te voit jouer ces pièces que c’est celles pour lesquelles le théâtre est fait : interroger, percuter…

Oh je ne suis pas le seul, en région on est plusieurs à jouer comme ça.

Mais tu n’es pas un enfant de la balle, quel regard portes-tu sur eux?

Non, mais je crois qu’être un enfant de la balle peut, peut-être ouvrir des portes, par les parents qui font partie du métier.

Qu’est-ce que le théâtre pour toi?

Ce que j’aime, c’est ce qu’on fait avec Naz. Pas du théâtre-forum, parce que ça je sais pas faire. Mais un objet artistique qui existe en tant que tel. Il n’empêche que ça questionne, que c’est politique, dans le sens du vivre-ensemble. Je pense que le théâtre est là aussi pour lutter contre l' »entertainment ».

« NAZ » est une vraie « performance » aussi bien artistique que sportive, quelle préparation physique fais-tu?

Elle est très importante, plusieurs fois par semaine je dois faire une préparation intensive (pompes, ados, course) pour arriver à tenir le rythme du spectacle.

Le texte de « NAZ » change t-il entre les représentations en s’adaptant au public?

Le texte n’a presque pas bougé depuis le début. Seule a été rajoutée la référence au nouveau président. Par contre, je pose peut-être un peu plus les choses, je ne sais pas… Mais c’est un texte assez dense qui mérite d’être entendu plusieurs fois.

Concernant ton rythme de travail, quel rapport as-tu avec les moments collectifs et les moments de solitude?

Eh bien… C’est plutôt : plus je joue et plus je suis content. C’est un peu comme la peur de la page blanche, non, ce n’est pas pareil en fait, ce n’est pas avant l’acte de création, mais après. Je ressens un grand vide quand je ne travaille pas, j’ai besoin de travailler tout le temps…

Qu’est-ce que ça implique pour toi d’être artiste?

J’ai une vie de famille qui se construit malgré tout. Au niveau des conditions matérielles, si j’arrive à faire mon métier, c’est parce que je suis au régime de l’intermittence*, ça c’est très important, c’est ce qui me permet d’accéder à une certaine stabilité.

Qui apprécies-tu comme autres comédiens et notamment régionaux? Vas-tu souvent voir jouer les autres?

Je vais voir le travail des autres très souvent. c’est aussi une manière de me nourrir, regarder les créations des autres. ça fait partie du boulot. Il y a beaucoup d’excellents comédiens dans la région. Et ils sont nombreux, ceux avec qui j’aimerais travailler ou retravailler. Impossible de les citer tous.

Est-ce que tu lis?  Oui. ça fait aussi partie de mon métier.

Est-ce que tu écris?

Non, je n’écris pas! Ça doit être lié à cette angoisse de la page blanche! (rires) Mais c’est lui qui écrit! (il montre Christophe Moyer) Mais je joue des textes que je sens. J’ai eu la chance de rencontrer des gens comme Christophe avec qui tout a commencé. Après quand un comédien joue des personnages qui ont un type d’énergie particulier, cela donne envie à d’autres metteurs en scène de travailler avec lui…

Est-ce que cela te touche lorsque les gens peuvent faire l’amalgame entre ton personnage et toi?

Ce qui me fait mal dans ce spectacle quand je ne l’ai pas joué depuis quelques mois, c’est que je redécouvre le mal que je fais aux gens en le jouant…

Pourquoi es-tu plus en retrait dans la discussion qui suit la représentation?

Ah, c’est parce que Christophe est bien plus doué que moi! (rires) Et puis, j’ai joué deux fois le spectacle aujourd’hui, je suis usé…

Un mot sur le Louvre-Lens que ton personnage évoque de manière ironique voire acerbe dans la pièce?

 

Le Louvre ou le TGV dans lequel il n’a pas les moyens de monter…. même combat. Mon personnage se sent de toute manière exclu, c’est un des noeuds du problème.

Quant à mon point de vue sur le Louvre Lens, il est simple : la culture et l’accès à la culture est un enjeu majeur de nos sociétés. Je ne peux que me réjouir d’un tel projet.

Ce qui me fait malgré tout assez peur (et là je ne parle pas du Louvre-Lens, je n’y suis pas encore allé) , c’est le risque de dérive vers l’événementiel et l’entertainment et qu’il n’y ait plus rien d’autre. Je ne rejette pas tout en bloc dans le divertissement. J’adore moi-même. Mais ne réduisons pas notre vie culturelle à cela…

Les prochaines représentations dans le bassin minier:

– NAZ

Lundi 29 avril 2013 à 14H30: Foyer Omer Caron – Place de la République – Loos en Gohelle (62)

Mardi 30 avril 2013 : Sallaumines (62)

Merci de contacter la compagnie Sens Ascensionnels si vous souhaitez assister à cette représentation. http://www.sens-ascensionnels.com/html/site.html

Les représentations sont suivies d’un débat avec l’équipe artistique et ses invités.

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Rachid

Spectacle d’intervention sur le thème des dépendances et de la toxicomanie suivi d’un débat

Jeudi 21 mars 2013 à 10h : Noeux les mines (59)

Merci de contacter la compagnie Sens Ascensionnels si vous souhaitez assister à cette représentation : http://www.sens-ascensionnels.com/html/site.html

*Note sur l’intermittence à venir

–>Retrouvez d’autres interviews dans la rubrique « Regards d’artistes ».

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Mine de culture(s) est dans la Voix du Nord d’aujourd’hui!

Avec « Mine de culture(s) », Suzie apporte sa pierre à la métamorphose de l’image d’Hénin

PUBLIÉ LE 21/02/2013 – MIS À JOUR LE 21/02/2013 À 02:32

Par La Voix Du Nord

| LE VISAGE DE L’ACTUALITÉ |

Depuis quelques semaines, la grande toile, habituellement tellement déprimante lorsqu’il s’agit d’évoquer Hénin-Beaumont, a vu naître une petite bulle d’optimisme. C’était un blog, cela devient petit à petit un vrai site internet, nommé « Mine de culture(s) », se voulant la vitrine (alléchante) des initiatives culturelles héninoises. La génitrice de cette belle idée s’appelle Suzie et déborde d’envies d’inverser la tendance actuelle stigmatisant tout ce qui est « made in Hénin ». Rencontre.

 Depuis peu, ce bel outil a fait son apparition sur la toile.

PAR PASCAL WALLART

henin@info-artois.fr

Hénin-Beaumont, elle n’y a pas vu le jour puisque toute sa jeunesse s’est passée à Lens. C’est bien plus tard que Suzie Balcerek a découvert la ville en venant s’y installer. Et en s’y sentant bien dans un environnement culturel paradoxalement aussi riche qu’il a souvent bien du mal à rayonnerextra muros. D’où l’envie légitime de faire mieux connaître les atouts locaux et redorer ainsi le blason d’une ville où l’on vit depuis trop longtemps en sifflotant au quotidien l’air de la mauvaise réputation. Sa méthode ? Po-si-ti-ver en offrant un kaléidoscope d’initiatives locales, d’interviews d’artistes et acteurs de la vie culturelle héninoise… tout en n’oubliant pas le terreau des traditions (d’où le jeu de mots autour de la mine).

Une bonne claque aux vilaines idées reçues, en somme… « Ça faisait longtemps que j’avais cette idée dans un coin de la tête. Et à partir du moment où j’ai trouvé le nom du site, tout est allé très vite… En dehors des interviews et du reflet de la vie culturelle locale, j’ai aussi voulu que ce lieu devienne un espace-ressources artistique…  » Et c’est vrai qu’entre deux interviews de Michel Quint ou de Christelle Moquet, un compte-rendu du concert de Candye Kane à l’Escapade et une présentation de l’univers de Naoya Hatakeyama (photographe japonais qui donne sa vision des terrils), on retrouve sur le site un appel à candidature pour un projet culturel héninois ou une présentation des peu connues AMACCA (associations pour le maintien d’alternatives en matière de culture et de création artistique). Une boite à outils autant qu’un catalogue de compétences derrière laquelle Suzie s’est complètement effacée : « Le but n’était surtout pas de me mettre en valeur, ce qui polluerait mon message… »

Lutter contre la déculturation

La prochaine étape, pour enfoncer le clou, pourrait être la création d’une association « Mine de culture(s) » pour développer un côté participatif. « On peut imaginer de faire naître des projets autour de l’éducation à la lecture… » En attendant que le site fasse des petits, le travail de Suzie est avant tout autour d’une volonté de réhabilitation : « Travaillant à Lille, j’ai vu des habitants, grâce à Lille 2004, devenir fiers de leur ville. Et ce qui me mine c’est de voir, qu’ici, les gens ont peu à peu perdu cette notion de fierté de leur territoire.

En tant que média, je pense avoir un rôle à jouer dans cette valorisation d’image. Ici, on a l’impression que les combats politiques l’emportent sur tout et ont été super destructeurs. Et pourtant, il y a dans cette ville des lieux de rencontres, comme l’Escapade ou La Belle Anglaise, qui participent à la diversité culturelle du territoire et prouvent que culture et commerce peuvent faire bon ménage… » Une quasi-croisade que commence la jeune internaute avec, en ligne de mire, « le combat contre la déculturation des gens qui est aujourd’hui assez phénoménale et qui explique pourquoi tant de personnes éprouvent des difficultés à s’ouvrir à l’autre ! » Bonne chance !

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http://www.minedeculture.com

© Naoya Hatakeyama, Terrils, Editions Light Motiv

Terrils, Naoya Hatakeyama, Editions Light Motiv

© Naoya Hatakeyama, « Terrils », Editions Light Motiv

© Naoya Hatakeyama, « Terrils », Editions Light Motiv

Photographe japonais né en 1958, Naoya Hatakeyama est un photographe réputé.

Dans Terrils, ses clichés où les éléments naturels sont très présents (eau, terre, charbon, ciel…) sont composés de manière très précise. Les éléments climatiques (lumière, neige…) donnent un effet de texture surprenant sur les terrils, et un regard neuf sur ces fantômes géants du passé minier.

Les Terrils de Loos en Gohelle deviennent des sortes de Mont Fuji, et revètent un aspect mythique à travers le regard du photographe.

La lumière est extraordinaire et tantôt irréelle…

Le sentiment d’intense sérénité qu’elles nous évoquent nous ferait presque oublier que la trace de l’homme, minuscule, dans la composition.

Ce magnifique ouvrage est le fruit de sa résidence dans le Nord, en collaboration avec les très inventives éditions Light Motiv ©.

Et pour continuer d’admirer ses sublimes photos, voici le lien vers l’article sur Mediapart

http://www.mediapart.fr/portfolios/les-montagnes-tombees-du-ciel