Rencontre avec Jérôme Skalski, journaliste, reporter, … et poète

Rencontre avec Jérôme Skalski, journaliste, reporter, … et poète


Né à Lens, Jérôme Skalski a vu tomber les derniers chevalets de l’ex bassin minier. Son premier livre est sorti aux éditions “la Contre Allée” : “La Révolution des casseroles” raconte le combat des “cacerolazos islandais, ou comment la société civile islandaise a pris le pouvoir de façon inédite sur ses institutions…

La révolution des casseroles

Le livre


En octobre 2008, l’Islande voit son économie s’effondrer en 10 jours. Les 3 grandes banques privées islandaises représentent la valeur de 10 à 11 fois le PIB national : une proportion énorme pour un si petit pays …

Symbole de la vie ou de la mort du système capitaliste, les islandais étaient surnommés par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne les “canaris” ou “fonds de mine”, en référence à la pratique de mettre un canari dans une cage au fond de la mine pour signaler l’arrivée du grisou… C’est bien une crise sans précédent qui saisit ce pays jadis si florissant et si loin de tout soupçon.

Immédiatement, l’Angleterre saisit les avoirs de l’Islande en la classant comme pays terroriste, ce qui donne lieu à des publications sur le net de photos d’Islandais se prenant en photo avec des pancartes : “I’m not a terrorist” aux côtés de leur famille.

L’Islande cherche des créanciers, et c’est le FMI qui arrive à son secours. A ce moment, la société civile commence à s’inquiéter et à manifester. En premier lieu, c’est Hördur Torfason, personnalité respectée par les Islandais, qui fait son « one man protest » sur la place de Reykjavik.

Il n’y avait pas eu de manifestations de cette ampleur en Islande depuis 1949, date de son adhésion à l’OTAN. Elles rassemblent un nombre considérable de personnes pendant 4 mois (2000 puis jusqu’à 4000 personnes) proportionnellement à la taille du pays (320 000 habitants).

Les malversations économiques sont mises au grand jour partout dans le monde et les islandais se rendent compte que leurs élites ne sont pas à la hauteur et engagent des poursuites, alors qu’aucun autre pays au monde n’osera mettre en accusation les responsables.

Ce qui a intéressé Jérôme Skalski était d’analyser ce petit pays en modèle d’un grand : là-bas 14 familles possèdent tout. Le secteur public est assez dynamique mais également dominé par les intérêts de ces grandes firmes (75% de l’électricité produite est consommée par ces grandes firmes). Sur cette île, les dynasties politiques sont aussi plus visibles que chez nous…

La droite vient de remporter les législatives. L’oligarchie contrôle le système universitaire et de la vie médiatique. L’idée de réécrire la constitution est pourtant une revendication assez ancienne. D’ailleurs, dès le début, les élites ont accompagné sa révision.

Dans la révolution des casseroles, c’est bien la société civile qui est aux manettes mais dans une dialectique combinée avec le gouvernement. Les ingrédients pour une prise de conscience de son pouvoir auront été la crise grave des finances, et dans la mentalité des islandais, c’est la démission de leur premier ministre qui va allumer l’étincelle.

Aujourd’hui, c’est coalition de centre-droit qui gouverne et qui a tout fait pour enterrer le projet depuis qu’elle est revenue au pouvoir… Ce projet a été lâché par une frange du pouvoir politique.


L’affaire de la banque en ligne Icesave qui s’est effondrée en même temps que Landsbanki avec les économies d’épargnants islandais et britanniques, selon lui, a montré la voie. L’Etat britannique a finalement remboursé les créanciers privés, et a finalement obtenu d’Icesave le remboursement total de la somme engagées, après de longues négociations. La banque a donc réussi à rembourser seule comme établissement autonome- cette victoire sur le système montre que d’autres sont possibles.


Interview de Jérôme Skalski


Nous avons interviewé Jérôme Skalski le 1er mai sur la place du théâtre d’Arras lors du Salon du livre d’expression populaire et de critique sociale… Pour lui, il n’y a pas de fatalité : le territoire de l’ex-bassin minier a autant de potentialités que d’hommes.

D’où viens-tu?

Ma famille est avionnaise, je suis d’origine polonaise par mon père, ma famille est arrivée dans les années 20. Mon grand père était mineur de fond, à partir de l’âge de 14 ans. Il était même poseur de mines dans les veines de charbon, parce qu’il n’avait pas mon gabarit. Moi j’ai plutôt le gabarit des « Ciemieski », celui de ma grand mère. Et Skalski mon grand-père était petit et fluet, il posait la dynamite dans les boyaux, et j’ai gardé ce côté-là, en tout cas j’espère, de la dynamite mais du coté intellectuel ! (rires)

Où as-tu grandi?

J’ai vécu mon enfance à Méricourt, en tant que pré-ado et ado, je suis retourné à Avion, ensuite je suis allé à Lille pour étudier.

Quel est ton parcours?

J’ai une maîtrise de philosophie à Lille 3, j’ai été surveillant, ensuite j’ai préparé les concours à une époque où c’était l’abattoir – d’ailleurs ça l’est toujours – et je ne l’ai pas eu. Ensuite j’ai eu l’opportunité, parce que j’étais militant communiste et repéré comme en étant en disponibilité, de travailler comme journaliste à Liberté 62, j’y ai fait 7 ans. Quand Liberté se finissait (ndlr. maintenant c’est Liberté Hebdo), à la fin de mon contrat, j’avais un battement, j’avais mon sujet de l’Islande, et donc j’y suis allé en freelance… Je travaille actuellement à l’Humanité.

Pourquoi l’Islande ?

J’avais observé comme certains autres ce qui s’y était passé en 2008-2009, et par rapport au silence médiatique, ça m’intriguait : le silence, ou une information tendancieuse.

Les grands journaux français sont fermés, ils sont dans le consensus libéral. Le Monde ou Libération : les événements d’Amérique Latine, ils passent sous silence : le Paraguay, il y a eu un coup d’état au Honduras, et personne n’en parle

Est-ce que tu as une spécialisation en tant que journaliste ?

A l’Huma, je travaille dans la rubrique idées et débats.

Quels sont tes prochains projets ?

J’étais photographe-reporter à Liberté, j’aime la photo, le film. Pour l’Islande, j’ai bien vu que les journaux qui auraient pu en parler n’avaient pas les moyens. Au départ, je partais sur l’évaluation concrète de la freelance.

Tu n’écris pas seulement sur l’actualité mais sur l’histoire elle-même.

Le format long, la composition, j’ai apprécié aussi la dialecticité du processus. C’est le récit d’une lutte. En même temps, je ne suis pas historien, je n’ai pas accès à certaines archives.

Pourquoi avoir choisi La Contre-Allée comme éditeur?

 Son ancrage local, sa position alternative…C’est une maison d’édition en lutte. Cela me plaît.

Ta famille lisait?

Mon père était prof de maths, mon frère est agrégé de physique, moi j’ai un goût du scientifique mais plutôt des choses humaines. Quand j’étais petit, je voulais être géologue, mais c’est l’aspect terrain qui m’intéressait. Ce que j’aime dans le journalisme, c’est le contact direct, la problématique.

Ca évoque quoi chez toi le mot polonais?

Je ne parle pas polonais, je sais dire que des gros mots ! (rires) Mais je me sens une certaine « polonitude », je sais pas pourquoi mais je vais te raconter une anecdote. Mon père en tant que polonais n’était pas folkloriste, il était de gauche, républicain, anarcho syndicaliste. Un de ses mots c’était : “être plus français que les français”. J’ai retenu cela. Donc, mon anecdote : j’étais invité à une grande tablée, avec des amis, on discute, on refait le monde, on parle politique etc… Au bout de cette table, il y avait une « vraie » polonaise, et elle m’a entendu de loin pendant un long moment, passablement agacée, et à un moment elle s’est énervée, elle m’a crié : “Toi t’es vraiment l’archétype du français, avec ton esprit des lumières ! “ et tout le monde a explosé de rire, parce que pour mes amis j’étais le « polonais ». Pourtant, elle n’avait pas tort, mon « marxisme » est lié à l’esprit des Lumières. Les polonais de gauche ont un attachement à l’esprit de la tradition française. Et puis la Pologne a eu une histoire d’amour cruelle avec la France. Elle a été dépecée après les guerres napoléoniennes.

Mes grands-parents étaient pas des intellos mais ils avaient plus que du bon sens, une intelligence. On a pas besoin d’être cultivé pour être intelligent ni d’ailleurs d’être intelligent pour avoir de la « valeur ».

Tu as grandi dans le bassin minier, comment tu vois ce territoire et qu’est-ce que tu espères pour lui?

Le bassin minier pour moi, il a une lumière, c’est la lumière de mon enfance. Je le vois plus tellement mais quand j’y retourne, j’ai une nostalgie. J’ai écrit des poèmes sur lui. C’est une exclusivité.


Quand j’étais un enfant, j’allais par les voyettes

Frôlant les mûriers, les sureaux, je m’en allais billes en tête.

j’allais me perdre après l’école et la semaine

Dans les jardins, à cache-cache,

Là où les rues mènent et démènent


Sous le ciel gris crotté de bleu piqué de soufre

Dans l’odeur douce dont la suie des cheminées souvent se couvrent

je m’en allais chercher des dorlots de querelle

ou bien des salamandres qui,

du fond de l’eau,  tirent parfois vers le soleil


J’avais des raccourcis semés dans la mémoire

d’autres enfants pas trop grondés quand ils rentraient la gueule noire

ils partaient les ruisseaux laiteux que les lessives

faisaient naître l’été le long des rues

pour source de vives


Sous le ciel gris crotté de bleu piqué de soufre

dans l’odeur douce dont la suie des cheminées souvent se couvrent

je m’en allais chercher des dorlots de querelles

ou bien des salamandres qui,

du fond de l’eau, tirent parfois vers le soleil


Ils me menaient  califourchon sur les épaules

d’un vieil homme bossu, taiseux

dont  les histoires étaient pas drôles

de là, je voyais se déployer les alentours

j’en ai gardé un goût râpeux

encore en bouche certains jours


Sous le ciel gris crotté de bleu piqué de soufre

dans l’odeur douce dont la suie des cheminées souvent se couvrent

je m’en allais chercher des dorlots de querelles

ou bien des salamandres qui

du fond de l’eau tirent parfois vers le soleil

Je pense que quand même il y a certaines villes s’en sont mieux sorties que d’autres, qui ont su se reconvertir. Moi j’ai vu tomber le chevalet de la fosse 7, et je me rappelle y être allé, à Avion, et je me rappelle des vieux qui pleuraient. Mais il n’y a pas de fatalité à ce que le bassin minier devienne un désert. Il a beaucoup de potentialités.

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